Face à l’injonction qui nous est faite de sauver la planète, les avancées technologiques portées par l’économie digitale sont considérées comme un remède à bien des maux. Les Nations Unies en font une ressource essentielle au développement durable de nos sociétés : « Les progrès du numérique peuvent favoriser et accélérer la réalisation de chacun des 17 Objectifs de développement durable, [ …] Toutefois, les technologies peuvent aussi menacer le droit à la vie privée, compromettre la sécurité et creuser les inégalités. »
Pourquoi ne pas évoquer aussi l’impact écologique de l’économie digitale? Ne serait-il pas considéré comme une menace pour la planète? Craignons-nous de devoir renoncer à notre « meilleure chance » de construire un monde pérenne ? Ou bien préférons-nous l’intérêt économique à l’intérêt écologique?

Depuis deux décennies,  les technologies numériques ont totalement modifié l’accès à l’information et à la connaissance en favorisant la production massive de contenus et leur accessibilité via les moteurs de recherche. Grâce aux réseaux sociaux qui interconnectent des individus et offrent une tribune planétaire à ceux qui le souhaitent, la communication est transformée. Transformé aussi, l’accès aux biens et services rendu possible n’importe où dans le monde depuis son mobile. C’est de l’usage généralisé des technologies numériques, qu’est née l’économie digitale, qui ne se limite pas à Internet et aux appareils de communication, mais recouvre aussi le e-business, le e-commerce, les infrastructures, les datas, l’IoT, l’AI…

Si l’économie digitale ouvre des perspectives incroyables en matière d’agriculture durable, de gestion énergétique, de santé, de transport ou encore d’éducation, elle a aussi un impact  indéniable sur l’environnement, consomme des ressources, produit des déchets, des gaz à effet de serre… et se développe de manière exponentielle, puisque nous lui accordons au quotidien un place grandissante.

L’électricité au cœur de l’écosystème numérique

Les infrastructures et appareils qui constituent l’écosystème numérique sont conçus et alimentés en électricité, laquelle est  en grande partie produite dans des centrales à charbon.

Si le charbon est l’une des plus grandes sources d’électricité au monde, il est aussi un facteur clé du changement climatique.

Or l’essentiel de la consommation électrique est générée par le stockage et le transport des informations, ce qui fait des data centers les premiers consommateurs d’électricité dans  l’écosystème numérique.
En 2017, ils représentent environ 50% de toute l’énergie consommée par les écosystèmes numériques. Les appareils personnels en consomment 34%, et les industries qui les fabriquent 16% d’après le professeur John Naughton de l’Open University britannique. Ce qui fait dire à certains que « le Cloud commence avec le charbon. »
Pour réduire leur impact environnemental les entreprises de la Tech, GAFAs en tête, ont choisi de s’engager dans l’utilisation des énergies renouvelables pour alimenter leurs services, parmi lesquelles l’eau arrive en pole position.

L’eau une énergie renouvelable, mais jusqu’à quand ?

L’économie digitale puise dans les ressources hydriques de la planète qu’il s’agisse de fabriquer le Lithium-ion qui alimente les batteries de téléphones ou d’ordinateurs aussi bien celles des voitures électriques dont le marché explose, créant un déséquilibre écologique dans les zones d’extraction ; de refroidir les data centers ou encore de stocker et acheminer les données.
Le rapport sur le développement durable de Facebook montre une croissance de plus de 330% des extractions d’eau entre 2014 et 2018 dont 35% sont effectuées en zone de fort stress hydrique. Le rapport de Google affiche une augmentation de 167% de la consommation d’eau entre 2016 et 2018.
A l’heure où la Terre a soif, ces chiffres interpellent.

Une contribution active à la production de gaz à effet de serre

Les data centers du monde entier contribuent à hauteur d’environ 10% de la consommation mondiale en électricité en 2019 (vs 4% en 2015) et produisent 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, soit plus que l’aviation civile.

Selon un rapport de Greenpeace East Asia et de la North China Electric Power University les centres de données chinois ont produit 99 millions de tonnes de dioxyde de carbone en 2018, soit l’équivalent d’environ 21 millions de voitures conduites pendant un an.

Si les data centers contribuent largement aux émissions de carbone, ils ne sont pas les seuls dans l’écosystème numérique. Sont aussi pointées du doigt l’intelligence artificielle (AI) ou encore les cryptomonnaies.

Des recherches de 2019, publiées dans la revue technologique du MIT, ont montré que la formation d’un modèle d’AI standard dédié au NLP doté d’une unique carte graphique produit l’équivalent en carbone d’un vol à travers les États-Unis.
Dès lors que l’on s’attache à la formation d’un grand modèle, qui nécessite un grand nombre de data et d’analyses prédictives, celui-ci peut émettre plus de 284 tonnes d’équivalent de dioxyde de carbone, soit près de cinq fois les émissions d’une voiture américaine moyenne sur toute sa durée de vie (y compris la fabrication de la voiture elle-même). Ces résultats sur l’empreinte écologique de l’AI sont plus qu’inquiétants lorsque l’on connait les perspectives de progrès majeurs qu’elle porte en matière de développement durable.

Quant au Bitcoin et autres cryptomonnaies, leur impact environnemental explose. Le Bitcoin a vu sa valeur s’envoler en quelques années tout comme l’engouement à son égard. Pour acquérir des bitcoins, il faut soit les acheter sur les marchés publics, soit les gagner en contribuant au « bitcoins mining », c’est-à-dire participer à la Blockchain et effectuer avec son propre matériel informatique des calculs mathématiques énormes nécessaires au processus transactionnel.
Ces calculs consomment une quantité impressionnante d’énergie et des études montrent que le « minage de bitcoins » a quadruplé en 2018,  imposant une charge supplémentaire sur le climat. L’empreinte carbone du système Bitcoin a été estimée 22 et 22,9 mégatonnes par an. Ce qui est comparable à l’empreinte de villes comme Hambourg, Vienne ou Las Vegas.

Des déchets électroniques sans réelle filière de recyclage

Les gaz à effet de serre ne sont pas le seul type de pollution dont il faut se préoccuper. Les déchets électroniques (e-déchets) représentaient à fin 2018 près de 50 millions de tonnes par an, ce qui représente plus de 62,5 milliards de dollars, soit l’équivalent du PIB du Luxembourg. En constante augmentation, ils pourraient atteindre 120 millions de tonnes annuelles en 2050 selon la PACE.

Environ 1/5 de ces déchets sont produits par du matériel numérique personnel tels que les ordinateurs, les écrans et moniteurs, les smartphones et les tablettes, soit environ 10 millions de tonnes.

Quand on sait que seuls 20% des déchets électroniques sont recyclés, cela amène à se poser des questions quant au renouvellement de son propre équipement et aux pratiques commerciales des fabricants et des opérateurs.

Tout n’est pas noir, ni vert

L’empreinte écologique de l’économie digitale est réelle, utilisateurs, fabricants, sociétés de services technologiques chacun a son impact et beaucoup d’efforts semblent devoir encore être déployés pour que développement durable et économie digitale soient écologiquement compatibles.

Si les géants de la technologie s’engagent à atteindre des objectifs de 100% d’énergies renouvelables, ils ne s’engagent pas à limiter le volume de données stockées et traitées, voire ils poussent même l’économie digitale vers toujours plus de données et de contenus produits et conservés aussi inutiles soient-ils.

Chacun des acteurs du web ayant sa part de responsabilité dans cette surconsommation de données, quelle contribution collective ou individuelle déciderons-nous d’apporter pour réguler les pratiques et réduire l’impact du numérique sur la planète ?

« On peut passer son temps à regretter tout ce qui a été perdu, ou on peut se consacrer à ce qui reste. »

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